L’histoire de Pierre. Chap. 12

Je pense toujours à toi, à ton esprit qui me quitte jour après jour.

Parfois je me dis : « comme une percée de ciel bleu après un violent orage ». 

Nous avions quinze ans, seize peut-être, notre amour, très platonique, était éternel.

Je me souviens : sur la pointe des pieds, je pouvais me pencher à la fenêtre de la cuisine et entr’apercevoir la fenêtre de ta chambre

Je ne le faisais pas. J’étais retenu par une force interne. Une sorte de corde de chanvre rugueuse. Elle se tendait sur une crête de ma volonté.

Alors je restais là, debout au bord de l’évier, arrêté dans mon élan. 

Je baissais les volets roulants, transformant par ce geste mon désir de t’entr’apercevoir. 

Espérant que tu comprendrais que, par ce mouvement mécanique, caché à ta vue par l’angle de l’immeuble, j’étais là, en attente d’une réponse à ce code secret dont je ne t’avais jamais communiqué le sens. 

Parfois tu surgissais dans mes pensées comme un champ de blé de juillet après une averse. 

Chaleur d’enfance, douce, odorante, fidèle aux volutes sacrées d’une effluve sensuelle. 

Chaque parcelle de ton corps empruntait le chemin de mon âme fatiguée.

Tu m’avais offert, de retour de Chine, une tortue enveloppée de papier de soie rose. 

Surpris par la fraîcheur de la pierre noire, polie par des mains étrangères j’avais failli la faire tomber.

Le temps a passé, tu restes comme un Fata Morgana sur le sentier gris, parsemé de feuilles de châtaignier, qui nous avait emmené, un jour pluvieux à l’Abbaye de La Sauve Majeur. Je t’avais serrée dans mes bras, nos corps d’adolescent avaient frémi sous le désir fugace d’un interdit dépassé.

Un goût de pêche reste gravé dans ma mémoire, ta peau si douce que j’avais peur de l’effleurer, laissait sur mes mains la trace de tes lèvres.

La sonnerie bruyante du téléphone me sort de ce mirage.

C’est Bernard, mon ami d’enfance, il connaît bien Isabelle, il a toujours des contacts avec elle, elle est restée dans cet entre-deux mer qui nous a vu courir entre les rangs de vigne.

Je lui dis que j’étais en train de penser à elle.

Il veut qu’on se voie, il a une histoire à me raconter,  jeudi.

Il a un peu grossi, comme moi, son visage anguleux se creuse.

Je suis intéressé par l’histoire qu’il me raconte, elle parle de gens que j’ai connus et surtout de mon père décédé l’an dernier.

Il tient absolument à ce que j’en garde l’essence. Je ne lui promets rien. Mais je sais déjà que je ne pourrais pas la taire. 

Les images sont tellement claires, je le vois. Sa silhouette, la lenteur de son pas, son éternelle cigarette au coin de la lèvre, ses doigts jaunis d’une autre époque.

« Le vieil homme s’avance droit, enfin, tordu par la douleur, perclus de rhumatismes, mais droit. Le regard transperce l’espace, il établit un lien évident, une évidence, entre le présent, le passé, l’avenir. A l’orée du mystère de sa fin, son existence se condense dans cet instant. Il remonte l’allée bordée de châtaigner en fleurs, le pas mal assuré, un revers de son bras décharné refuse la main tendue du jeune homme qui se trouve à ses côtés. Une force sauvage, que certains diront surnaturelle, transcende la douleur qui s’affiche au coin de ses lèvres pincées. 

Presque une grimace qu’efface instantanément une esquisse de sourire. La démarche est hésitante, la lutte est féroce. L’allée déroule un tapis de caillasses jaunes que les herbes folles caressent mues par un invisible courant d’air, d’un vert printanier. D’un geste saccadé et nerveux, il relève une mèche blanche qui vient agacer son front ridé. 

Le jeune homme se retourne furtivement, ému par ce geste qu’il connait bien.

Cinquante années défilent en une seconde devant ses yeux bleus. Un visage suspend sa marche vers la maison qui s’étire le long de l’allée. Un lieu, une petite rue du village ostréicole du Canon, sur le Bassin. Il voit les moindres détails, l’ombre des petites cabanes de bois, le débardeur vert qui souligne la courbe harmonieuse de ses épaules, la texture de sa peau ambrée. Son regard, le sourire franc, l’allure décidée et fragile. La lutte atteint son comble, il est maintenant à la Pointe, les blockhaus taggués découpent de leur géométrie tourmentée la ligne agitée du fracas de l’océan. Elle est triste et sourit. Le vent d’hiver l’enveloppe d’une écharpe glacée. 

Il a brusquement froid, il tremble. Une main fine lui prend tendrement le coude. Qu’est-ce qu’il est maigre, se surprend à penser le jeune homme. 

Il ouvre la bouche, va parler, aucun son ne sort. La marche le reprend, il s’appuie maintenant sur la main chaude. D’autres souvenirs affluent, le submergent, la marche ne faiblit pas, il est rattrapé par cette force que tous admirent. Arrivé devant la porte de chêne blond il a de nouveau une hésitation. Il s’arrête. Son cou se raidit, tous ses muscles se détournent, comme affolés. Un mouvement lent balaye de son humeur sombre le jeu de l’ombre et de la lumière, ils ont parcouru dix mètres, dix mètres de vie. Épuisé, il s’assoit sur la chaise blanche que lui tend le jeune homme. Il est calme maintenant, presque serein. Les cris insouciants des enfants qui les rejoignent l’enveloppent d’un tissu de tendresse. »

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