L’histoire de Pierre. Chap.11

Séjour au Sénégal.

Une feuille de Baobab est tombée hier soir. Elle avait poussée sans bruit, comme toutes les feuilles de Baobab, elle avait vue arriver les paysans avec leurs bêches au long manche d’acacia, elle les avait entendus parler dans cette langue familière, rude, de leur famille, des toubabs qui se faisaient rares. Elle avait vue passer la hyène sarcastique, les fourmis chargées de brins de mil, elle avait entendu le chant des petits calaos à bec rouge. Le vent l’avait caressée, elle avait eu peur que le soleil brûlant ne la dessèche, elle s’était délectée des premières pluies. Elle avait passée de longues heures à attendre un ami, quelqu’un avec qui elle pourrait parler de toutes ces choses banales de son quotidien qui l’attachait littéralement à ce vieux Baobab centenaire. Elle savait confusément qu’il coulait dans sa sève, qu’elle était de passage, qu’il la nourrissait et qu’elle lui était nécessaire pour un temps. Elle était son oxygène, sa couleur, c’est elle, avec ses semblables qui lui donnaient, pour quelques mois l’occasion de chanter autrement. Les molécules qui coulaient dans ses veines lui transmettaient toutes la mémoire de l’arbre sacré du Sénégal. Parfois, lorsque le soleil déclinait, c’était le moment qu’elle préférait, quelques hommes s’asseyaient sur un tronc d’acacia poli par le temps, au pied de l’arbre, juste au-dessous d’elle. Ils racontaient souvent une histoire, elle avait vite compris que c’était toujours la même et attendait les premiers signes qui l’annonçait. Après les salamalecs d’usage, lorsque le groupe était au complet soit six hommes et une femme sans âge, l’un d’entre eux, jamais le même, commençait.

J’aimais, lorsque je me souvenais de ce séjour au Sénégal, imaginer ce que pouvait ressentir la nature rude et généreuse de cette région éloignée du delta de Saloum. Mais ce sont les longues traversées en pirogue et les bivouacs qui retenaient mon attention. 

Une touriste m’avait intriguée, elle voyageait avec une adolescente, un homme semblait les accompagner, un ami certainement. Elle paraissait triste, son regard évitait celui de l’homme, elle restait la plupart du temps silencieuse auprès de sa fille ou prenait des photos.  Elle était belle, fine, son corps élancé était fait pour la nage, ses jambes nerveuses pour la course, ses lèvres pour l’amour. Je me disais que le temps était passé, les lunes et les soleils avaient poli son cœur, ses muscles étaient fermes. 

Elle semblait taillée dans du saule, souple et résistante, sa peau était fine, hâlée par des années de labeur. Elle m’avait dit qu’elle avait trois enfants, deux grands garçons un peu rudes, une fille plus jeune, celle qui l’accompagnait. L’homme qui était avec eux était son ami, elle avait décidé de le quitter mais ne lui en avait encore rien dit. Elle avait sacrifié sa vie, sa carrière, pour faire de ses enfants des humains, forts, résistants, elle y était presque arrivée. Mais elle avait peur, elle était dévorée par un amour ancien qu’elle espérait faire renaître. Elle avait affronté toutes les épreuves de la vie dès sa prime enfance, cela l’avait modelée, durcie, son intelligence vive, l’acuité de sa vision lui avait appris à suivre les multiples sentiers de l’existence. Il y a bien longtemps elle avait croisé un homme qui était devenu le père de ses enfants. Elle l’aimait, ils s’étaient éloignés, un temps, l’un de l’autre, ils avaient continué leurs chemins sans jamais se perdre de vue. Quelques nuages avaient bien essayé d’assombrir leur ciel mais sans vraiment les inquiéter. Un nuage, particulièrement inconscient, avait pourtant tenté de la ravir, de lui montrer que le ciel bleu peut se colorer de rouge, il avait même cru un instant y être arrivé. Mais le vent qui emporte les passions était arrivé et le ciel s’était de nouveau éclairci au-dessus de sa tête. Le sable chaud du désert recouvrait ses pas, personne ne pouvait la suivre vraiment, un jour le nuage, qui était obstiné, après avoir irrigué les champs arides de la terre, l’avait retrouvée, elle errait seule, perdue dans les rues d’une grande ville, il avait murmuré des mots tendres, aimants, à son oreille, au début elle ne les avait pas écoutés, toute envahie par de sombres pensées. Mais, le soir, dans un coin de sa mémoire elle s’était souvenue de ces mots, elle avait retrouvé le sommeil. Alors le nuage avait poursuivi sa route dans le ciel tourmenté des sentiments.

La pirogue laisse une traînée blanche, mille fils tressés dans l’écume accompagnent le sillage de l’effilée colorée. 

Des voix de femmes, légères comme le vent, enveloppent le ronron du moteur. Alanguis sur le pont, le temps coule comme l’air frais. La Mangrove dessine des paysages monotones qu’on remonte sans fin. Quelques Baobabs se découpent à l’horizon des champs de Mil, d’autres pirogues nous dépassent, flanquées de femmes longilignes, leur bébé sur le dos. 

Parfois le piroguier se rapproche, échange quelques mots en Wolof, donne un ustensile usager, récupère quelques carpes rouges. Une clique d’oiseaux s’envole lentement à notre approche, accompagnée du feu d’artifice de leurs cris de colère. 

Pape Diouf égrène des noms mystérieux tirés d’un précis naturaliste oublié. Un Courlis Courlire au long bec courbé, un Rollier d’Abyssinie aux ailes turquoise, le grand Héron Goliath, un Pélican décolle comme un Airbus surchargé, tiens des Flamands roses qui, de loin, paraissent délavés. 

Nous sommes là, passagers en transit, errants enveloppés d’une douce torpeur, comme en sursis, recouverts de crème solaire comme les touristes des plages.

L’envie d’écrire me reprends sous la forme d’un dialogue intérieur au sujet de la belle étrangère et de son ami inconnu.

« Tu es là, le plus souvent en face, belle et inaccessible, aube d’un matin chaud, nuit de pleine lune que tu aimes tant.

Tu m’as fait le cadeau précieux d’un instant de ta vie. J’ai aimé te voir capter ces enfants éveillés serrés dans les pagnes de leurs jeunes mères. J’ai pleuré la fin de notre voyage. »

Bivouac sur l’île de Boslow dans le Delta du Saloum. L’air est doux, le vent de mer agite les tentes igloo qui ont poussé comme des champignons de rosée en rond autour du foyer. Quelques Cocotiers dessinent des arabesques dans le ciel rougeoyant du couchant. Le clapot du fleuve berce mon écriture nostalgique d’une musique lancinante que le vent balaye avec les buissons de graminées. Ande Sénégal, L’Amitié, notre pirogue se balance avec les ondulations des Palétuviers. 

« La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme dans le déroulement infini de ses lames et ton esprit n’est pas un gouffre marin moins amer… » Écrit Baudelaire.

Chacun s’occupe dans cet entre-deux qui s’étire comme un chat qui s’éveille.

Le crépitement de la sauteuse où dorent les oignons mêlés aux tomates rouges et aux poivrons écarlates murmure une berceuse aux saveurs épicées. Le Wolof nourrit une conversation constante entre les cuisinières et le pilote de la pirogue. 

De quoi parlent-ils ? Quelles nouvelles en appellent d’autres, amours passées, souvenir d’un cousin éloigné qu’ils ont croisé à Niodior lors du spectacle de lutte ? Parlent-ils du vieux Lion qui traversait la route, à la frontière de la Gambie, dans les années 80, obligeant les voitures à s’arrêter en révérence à sa majesté. Parlent-ils de Phaco qui raconte volontiers, à la veillée, l’histoire de ce maître d’école qui voulut l’empêcher de manger la viande de Phacochère. 

Ou-bien de la vérité, reine des mensonges, qui vient détruire le rêve d’un homme perdu ? 

Diront-ils le cri des enfants, étouffé par le rideau d’arbres qui me sépare de toi, la larme qui dessine sur ma joue une géographie éphémère que le soleil efface.

1 réflexion sur « L’histoire de Pierre. Chap.11 »

  1. Contente de lire ce magnifique chapitre, qui me rappelle agréablement
    l’ambiance d’un de mes voyages en Namibie il y a longtemps de cela…

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