L’histoire de Pierre. Chap.8

Chapitre Huit

Il lui fallait dix minutes pour aller au centre de la station par la piste cyclable de la forêt. Ce matin d’Avril, les genets en fleurs éclataient dans une exubérance sexuelle obscène. 

Il marchait tous les matins, une heure ou deux, comme le lui avait prescrit le neurologue longiligne qui avait diagnostiqué un léger accident vasculaire cérébral. 

Il avait fait le vide autour de lui. 

Le souvenir obsédant du livre de Paul Auster, « Construction du vide », le hantait depuis quelques jours. Il se souvenait, dans sa marche, du passage dans lequel le narrateur arrive dans la maison de son père qui vient de mourir. Deuxième mort pour cet homme qui s’était retiré dans sa folie depuis de nombreuses années. Des pièces vides de l’immense demeure, surgissaient les souvenirs, les sons, les images, peuplant le silence d’un brouhaha enivrant. Là, absorbé dans ses pensées, il ne vit pas l’objet alangui au beau milieu du sentier de ciment. C’est en butant sur quelque chose de mou, manquant de perdre l’équilibre, échappant un juron, qu’il pencha la tête et vit un sac informe de cuir jaune. Stoppé dans son élan, il allait à marche forcée, il se rattrapa au tronc d’un pin noirci par l’humidité. Le contact, froid, visqueux, lui fit penser au bar qu’il avait pêché, la veille.

Pierre, c’est mon prénom, j’ai quarante-cinq ans, trois enfants, j’écris des pièces de théâtre, je joue parfois un rôle. Je vis dans une ville de province, près de l’océan atlantique. 

Je suis brun châtain, je mesure environ un mètre quatre-vingts, je pèse 85 kg. J’ai essayé le golf, j’aimais bien la précision du geste, le mouvement rythmé du swing, la marche rapide sur le parcours, boisé et vallonné, comme disait le dépliant publicitaire. Mais je n’avais jamais pu m’intégrer dans ces groupes de retraités obsédés par leur score. Je cours un peu, enfin, je courais, avant mon AVC. Depuis, je marche, tous les jours. J’aime les quais de Bordeaux, les parcs, les rues pavées, j’aime aussi aller sur le bassin ou à Carcans dans mon chalet, au milieu des pins.

Le sac était là, sans marque de nonchalance, alangui, avait-il pensé. Informe, trempé par une nuit sans lune, occupé à éponger les trombes d’eau qui l’avait transpercé. D’un jaune vif, vulgaire, il semblait, par quelque mimétisme naturel avoir pris la couleur criarde des arbustes verts. 

Une femme l’avait perdu. D’une bicyclette affolée par l’averse il avait dû tomber. Comment ne s’en était-elle pas aperçue ? 

Il était lourd, rempli d’eau, mais pas seulement. Il était saturé, de livres, de papiers, d’un portefeuille noir, d’un porte-monnaie rouge. Des stylos voisinaient avec une trousse à maquillage. D’un bref coup d’œil il avait vu tout cela. Il n’avait pas encore décidé ce qu’il allait faire. Pour tout dire, il était contrarié. Stoppé dans son rituel vital, il ne savait que faire, le laisser en plan à un sort qui ne l’intéressait pas vraiment, l’emporter dans sa marche, comme un poids mort. 

La piste cyclable se déroulait, ruban de ciment anthracite, parsemée d’aiguilles de pins. Elle lui tendait ses lèvres noires de femme insatisfaite, tant de pas à effectuer, tant de foulées en attente sous le manteau clairsemé des voutes scintillantes à la lumière du matin. Et là il était à l’arrêt tel un setter au pied d’un faisan, d’une poule oui ! Le grondement de l’océan le surpris, il n’y avait pas pris garde jusqu’à cet instant, le vent d’ouest lui apportait le fracas des vagues sur le sable blanc de la plage qu’il ne pouvait qu’imaginer. 

Imaginer ; l’objet abandonné, en souffrance, l’y invita un peu comme Mona Hatoum le revendique, lui il allait en rêver l’essence.

Je m’appelle Lara, j’ai treize ans, je suis brune, le teint mat, je souris sur la photo que mon père a prise, c’était en Espagne à Barcelone, nous y passions quelques jours, à Pâques, avec son amie. On distingue derrière moi la flèche de la cathédrale, ce monumental vestige de la folie géniale de Gaudi. Ce fut ma seule exigence, prends la photo face à la cathédrale, j’avais dit à papa. Il l’avait fait trop heureux que je lui demande quelque chose. Je faisais la tête depuis le matin, je ne voulais pas aller visiter Barcelone, je voulais juste regarder les dessins animés en espagnol. C’était rigolo d’entendre gros minet tenter de séduire titi, pour la manger bien sûr, dans cette langue si musicale, je connaissais les dialogues par chœur, et l’espagnol était facile à comprendre. Bref, il avait souri et s’était plié à mon exigence, son amie, elle était très belle et je l’aimais beaucoup, elle avait quelque chose d’instinctif qui apaisait papa et le rendait meilleur. J’avais insisté pour avoir un double de cette image, que j’avais imaginé presque pieuse, rassurante pour maman qui flippait dès que je partais avec papa. Il mettait bien vingt-quatre heures pour se défaire des recommandations ridicules de maman. Une fois passé, il redevenait assez spontané et trop heureux de partager ces moments de voyage et de découverte étrangères. J’avais donné la photo à maman en rentrant d’Espagne, en gage de notre bonne conduite à papa et à moi. Je l’avais vue la mettre précieusement dans le portefeuille noir avec celles de quand nous étions tous les trois en Italie. Je le savais, je fouillais souvent dans son grand sac jaune, très vif ; vulgaire disait Emilie, sans vraiment vouloir dire du mal, maman répondait qu’il lui plaisait comme ça, que pour rien au monde elle s’en séparerait. C’était papa qui le lui avait offert, il y a quelques années, sur un coup de tête, ou de colère, exaspéré par ses jérémiades, elle le poussait tout le temps à bout, alors il cédait à un caprice impérieux. 

Cette fois, malgré la couleur de genet, ou à cause d’elle, ils aimaient cette flamboyance du printemps, il avait donc acheté ce sac chez Lancel, hors de prix.  

Je ne sais pas ce qui se passe, j’ai brusquement froid, une humidité glacée envahit le portefeuille, les autres photos se blottissent contre la mienne, à se coller. 

Je ne sens plus les soubresauts de la bicyclette qui semblait jusqu’alors voler sur la piste inondée. Le silence, maintenant épais comme de la glue, me fige dans une attitude bizarre, j’ai l’impression très désagréable d’être abandonnée. Heureusement que papa et maman me tiennent bien fort dans leurs bras glacés de papier photo en Italie, là tout près dans l’autre poche du portefeuille. 

Pierre se penche, il tend une main épaisse, aux veines saillantes de bucheron vers cet obstacle jaune qui lui barre le chemin. Le contact poisseux lui déclenche un frisson de dégout qu’il surmonte pour soulever le poids mort du sac abandonné. 

La veille. Jeanne n’a pas voulu rentrer de la plage, celle de la base de Bombanne, avec les autres, elle a fait comme d’habitude, rien qu’à sa tête. Elle se sait contrainte par ce qu’elle considère, avec, son comportementaliste, comme une compulsion, un TOC. 

C’est quasiment automatique, dès que quelqu’un, dans un groupe, semble vouloir imposer ou même seulement proposer une décision, elle le contredit sans réfléchir, à partir de ce moment, elle ne s’en sort plus. Les conséquences de ce qu’elle considère maintenant comme un trouble du comportement – c’est moins angoissant de le penser ainsi que comme le symptôme d’un conflit inconscient dont il faut des années d’analyse pour, dans le meilleur des cas, se dégager – ont plus d’une fois été désastreuses. 

Ce n’est que ce matin, en cherchant son Avlocardyl, béta bloquant anti hypertenseur, prescrit par son endocrinologue, depuis qu’elle a une hyperthyroïdie, qu’elle a réalisé que son horrible sac jaune fétiche avait disparu. Panique. Respirer. Ne pas s’affoler. Je viens de réaliser que toute ma vie, confiée, bien inconsidérément à cet énorme, informe, tissu mou, hideux, je le sais bien, est peut-être perdue quelque part. Où ? Sur la piste c’est certain ! J’y vais. 

Je m’appelle Daisy, je suis minuscule, dix centimètres de technologie pure, non je ne suis pas un sex toy, je suis ce qu’ils appellent une clé USB, j’étais dans ce sac dont la couleur m’échappe, depuis environ deux semaines. Je ne suis pas certaine que sa propriétaire se souvienne du geste, à Roissy, de cet homme halé, vêtu d’un costume gris clair Armani, élégant quoi, elle aurait dû le remarquer mais elle était affairée à déboucher une bouteille de San Pellégrino qui lui résistait. L’homme, il s’appelle Andrew Mc Lakanal, il est Irlandais, branche armée de ce qui reste de l’IRA, a profité de l’inattention de cette jolie Française, elle est jolie quand elle veut, pour me laisser tomber dans cet informe tas remplis d’un bric-à-brac invraisemblable.

Sur la grande table de la terrasse, les objets s’étalent, officiellement pour les faire sécher, en réalité, Pierre assouvit deux penchants très forts, la curiosité et une petite vengeance contre cet obstacle à sa course. Le pincement de culpabilité et de gêne à étaler l’intimité d’une femme qu’il ne connait pas ajoute la pincée de piment qui excite son imagination. Il a l’habitude de révèler les secrets les plus obscurs, ceux dont ses personnages n’ont même pas conscience, mais là, quel instant de bonheur infantile, il est le maître qui commande aux choses !

Flash spécial ! Un terroriste irlandais vient d’être abattu à l’aéroport de Roissy au moment où il tentait de monter à bord de l’airbus A420 de British Air Way en destination de Melbourne, Australie. Il s’agissait d’un dirigeant de la branche armée de L’IRA, bien connu sous l’identité de Patrick Andrew Mc Lakanal.

Les choses ne sont pas aussi simples.

Pierre, une fois l’examen du contenu du sac effectué, appelle au numéro qu’il a trouvé dans le portefeuille, une voix féminine lui répond.

« Oui, je suis bien Jeanne Ruisterfield, vous avez retrouvé mon sac, oh ! mille mercis, je peux passer le prendre ce soir, à quelle heure ? »

Vingt minutes après, une femme, sonne à la porte d’un appartement de la rue Fondaudège à Bordeaux, un pull rouge dessine une silhouette sportive, ses gestes sont un peu brusques, elle est seule.

« Bonsoir, je suis Jeanne Ruisterfield, vous êtes Pierre ?

« Oui, entrez, je suis désolé mais j’ai dû vider votre sac pour faire sécher ce qui s’y trouvait, il était trempé.

« – Je vous remercie encore, mais avez-vous trouvé une clef USB, j’y tiens beaucoup, elle contient toutes les photos de ma fille.

« – C’est celle-ci je suppose, dit Pierre en tendant Daisy à la femme.

« – Oui. Bien. Ecoutez, je n’ai pas beaucoup de temps, je ne vais pas abuser du votre, encore merci, je vous laisse. »

La femme prend ses affaires et s’en va, un peu précipitamment, pense Pierre, mais elle oublie un foulard qui séchait dans la salle de bain. 

Le lendemain, Pierre en s’en apercevant décide de le lui ramener à l’adresse qu’il a notée.

La porte de la maison s’ouvre sur un homme trapu, les traits affaissés, il a un regard clair, transparent, pense Pierre.

« Bonjour, excusez-moi de vous déranger, c’est moi qui ai trouvé le sac de Mme Ruisterfield, elle a oublié ce foulard hier soir lorsqu’elle est venue le chercher. »

Pierre tend le tissu, l’homme le regarde , interloqué.

« Qui est-ce ? » dit une jolie blonde qui s’appuie sur l’épaule de l’homme.

« Ce monsieur dit être l’homme qui a trouvé ton sac, que tu serais allé le chercher hier soir et que tu aurais oublié ce foulard ! »

« Première nouvelle ! dit la femme. Je n’ai pas pu venir hier soir, comme je n’avais pas votre téléphone, je n’ai pas pu vous prévenir, ça m’a étonnée que vous ne rappeliez pas, j’ai pensé que vous aviez dû sortir sans m’attendre. Je peux vous assurer que je n’ai pas bougé d’ici… !

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