L’histoire de Pierre. Chap.5

Chapitre cinq

La cigarette, le surpoids, le peu d’exercice physique, le manque de sommeil devraient déjà l’abréger de quelques années, mais cela ne suffit pas.

Pierre, Jean, oubien Je ou encore Il, choisissez, je n’y arrives pas encore, a pensé ne plus écrire.

Sonnés, comme on dit d’un boxeur qui vient de prendre un coup sérieux !

Le rouge s’étendait comme un océan, la feuille semblait devoir éclater en son centre, elle se retrouvait comme transpercée par une lance de feu. L’homme était là, assis, vêtu d’un simple short kaki et de sandales en cuir brun. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Son visage hâlé était parsemé de fines rides, quelques cheveux gris commençaient à envahir son crâne rond. Il tenait une cigarette à moitié consumée dans la main droite et une tasse, un mug, sur lequel était écrit en cyrillique Praha, une fumée bleutée s’échappait de la tasse et se mêlait à celle de la cigarette. 

Il regardait la toile qui lui faisait face. En silence. Son regard brillait, ses yeux très noirs ressemblaient aux billes de métal avec lesquelles il jouait à S. Il devait avoir 6 ans, il en avait mis une dans le cuir d’un lance pierre à fourche de châtaignier. Il avait tiré. La bille avait sifflé dans l’air froid du matin. Le bruit du claquement des lanières de caoutchouc noir sur le bois sculpté de cercles inégaux semblait ne pas devoir s’arrêter. 

L’étourneau était tombé sans bruit. 

Dans sa petite main il était maintenant inerte, l’orbite éclatée en un œillet sanguinolent.

Il y avait trois personnes, un vieil homme au regard sans forme, ses cheveux gris laissaient son crâne dégarni, il se tenait debout très droit, une table ovale en noyer dressée comme pour une réception. Ses deux doigts effilés, très longs, la peau laissait voir des veines bleues étonnamment épaisses, presque incongrues sur d’aussi fines mains, remuaient lentement. Les autres étaient flous, impossibles à distinguer dans le champ confus de sa conscience. Le tribunal du silence…

Trois jours plus tard.

Il venait de regarder Once, un film sur les débuts d’un compositeur Irlandais interprété par Gleen Hansard. 

Le fil de sa voix était comme un enchantement, la grâce des mélodies et des vibratos atteignait la perfection. La guitare sèche volait dans l’azur. La fille qui jouait du piano vibrait dans un nuage de sonorités fragiles qui éclatait dans un sanglot de pure poésie.

La rencontre par la lecture d’Antonio Gamoneda me précipite toujours dans une confusion profonde où se mêlent étroitement ravissement, souffrance, débordement émotionnel. 

J’entame alors un dialogue intérieur très intense, un désir réprimé de lui écrire, de lui dire l’importance que ses textes, poétiques, théoriques, ce que je découvre de sa vie, prennent alors pour moi. J’imagine lui parler de ces sentiments de solitude et de souffrance, restés si longtemps sans mots, muets, seulement éprouvés, de lui dire combien je m’identifie à son écriture poétique et à ce qu’il en dit, en particulier dans Clarté sans repos et dans Description du mensonge, bien que la première rencontre avec lui, dans la librairie Olympique à Bordeaux ce soit faite avec Passion du regard. 

J’ai envie de lui dire combien je l’ai senti proche d’un livre de Roger Vitrac : Connaissance de la mort.

Ce dimanche matin s’annonçait long et ennuyeux. Les images du film tournoyaient dans la tête de Pierre, celle de l’actrice quand elle regardait son amant. Le regard était d’un sombre orageux qui ne laissait paraître que la passion et l’envie, pas le désir, une envie brutale de dévorer la bouche de l’homme. Une envie directe de l’avaler, de le gober d’un mouvement brusque de la tête. Le bruit ne fut d’abord qu’un grondement pareil à celui d’un hélicoptère, ceux de la protection civile qui passent parfois en direction du CHU. Il n’y prêta pas plus d’attention qu’à la vieille chatte qui venait de s’allonger sur le divan. 

Bob Dylan chante, comment s’arrêter à quelques phrases déployées en éventail agité, l’air chaud de l’après-midi laisse les perles de sueur s’énerver sur le front décharné de l’homme, une lutte s’engage, la ride ciselée de l’aplomb du sourcil gauche est bien engageante mais la goutte roule dévorant le toboggan de l’aile du nez et attaque la partie supérieure de la commissure des lèvres.

L’inachevé de l’écriture est désespérant, une lettre oubliée, une photo jaunie, une mèche blonde, objets épars, reliques enfermées dans l’obscurité de son cerveau. 

Epuisé, vidé, sans mémoire, plus d’imagination, Pierre est comme le caillou anguleux de ses poèmes. Acéré, à vif, il a nagé trop longtemps à contre-courant, marché dans le sable du Ferret, le vent d’ouest lui gifle le visage, le petit matin l’engloutit dans un cauchemar glacé.

L’écriture de Russell Banks est illisible, penchée à droite elle dessine des collines et des torrents de montagne ce matin. For B. comment parler de l’émotion de cette dédicace, elle se glisse sous les lettres d’imprimerie du titre du livre, elle touche presque la phrase rituelle Roman traduit de l’américain par Pierre Furlan, l’écriture penchée à droite est illisible, une suite de collines tourmentées ou le tracé d’un torrent de montagne. 

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