L’histoire de Pierre. Chap.4

Chapitre quatre

J’ai bien conscience que je n’écrirai pas comme Michel Léiris le fait dans L’âge d’homme.

Ma volonté vit sa propre déchéance. Une lettre d’amour volée au fond d’un grenier poussiéreux tombe en miette comme un parchemin égyptien mis à l’air libre d’un siècle dépassé. J’imagine Pierre s’en saisir, écrire une nouvelle pièce.

Deux personnages en un lieu unique. Le décor éclairé par une lucarne laisse passer un voile de nostalgie. Un parfum de jasmin rappelle le vase posé sur une table de bois blanc, une chaise de paille jaune expose un châle brun et vert. Un verre, une bouteille à moitié vide, un long couteau posé près d’elle effleure un bloc de papier blanc. Au fond, un regard aiguisé verrai la masse d’un canapé anglais recouvert d’un plaid écossai. Le temps semble s’être arrêté. Un parapluie attend l’ondée. Un porte-plume noirci git sur le plancher qu’un tapis Persan cache en partie. Un bruit dérange l’oreille alanguie.

Une voix masculine :

« Tu es là ?

Une voix féminine répond :

« Je dormais. J’essaie d’écrire à Jean, je n’y arrive pas ; les mots sont trop longs, ils restent coincés dans ma tête.

(Nous nommerons Lui la voix masculine et Elle la voix féminine. Lui a une voix grave qui insiste sur les consonnes, une voix étrangère, slave ou germanique. Elle s’exprime avec douceur, le timbre est clair, une insistance sur la fin des phrases, comme une langueur, donne une impression de lassitude étudiée, un léger schlintement ajoute une grâce enfantine au portrait de la voix.)

Lui : attend, rien ne presse.

Elle : je sais mais je tiens à lui écrire, tu le sais bien !

Lui : il y a pourtant longtemps que tu ne le vois plus, tu as son adresse au moins ?

Elle : je sais comment l’avoir, je demanderai à Hortense.

Lui : Hortense ?

Elle : mon amie de lycée, elle a les coordonnées de tous les anciens de notre classe de terminale.

Lui : celle qui avait les cheveux noirs et qui dessinais des bites en les classant par ordre de longueur ?

Elle (avec un petit rire nerveux) : elle t’avait mis dans la moyenne de la classe, je me demande si elle vous avait tous vus pour être si précise, je lui demanderais !

Lui : c’est ça, fiche-toi de moi, c’est bien le moment !

(Comme vous l’avez compris, Lui et Elle sont d’anciens d’un lycée de banlieue, ils se sont retrouvés, en fac de lettre, après une semaine de cours ils sont devenus amants. Les études terminées, la vie les a séparés, on ne sait pas quand ni dans quelles circonstances ils se sont retrouvés.)

Lui, encore : je te rappelle que jean, que tu as adoré, vous envoyait des lettres pornographiques sur le modèle des orgies romaines de Caligula !

Elle, pas du tout gênée : je me souviens très bien, j’en ai même gardé quelques-unes, tu veux que je t’en lise une ?

Lui, intrigué (il ne savait pas que cette rumeur qui faisait rêver tous les garçons de la classe était vraie) : si tu veux.

Elle (elle se penche vers une malle que nous n’avions pas eu l’occasion de décrire. Noire, en noyer du Lot, foncée à la cire, criblée de trous de capricorne. Remplie de souvenirs disparates, entassés au fil du temps. Beaucoup de lettres, dont celles de jean, des papiers officiels, plusieurs passeports dont un diplomatique. Un parchemin ancien avec une représentation d’Isis ; une photo, elle montre une jeune femme très belle, assise à l’ombre d’un marronnier dans un parc fleuri. La femme lit un livre de Colette, elle sourit, surprise par le photographe dans sa lecture érotique des aventures de Minne. Elle saisit de deux doigts diaphanes, une mince feuille de papier quadrillé.) : écoute.

Elle : Madame, je vous ai aperçue, la nuit dernière dans la maison de Claude, vous étiez affairée avec lui dans une position inconfortable mais délicieuse à observer. Vous teniez dans votre main droite le sexe érigé de votre hôte et, d’un lent mouvement de poignet, le portiez à incandescence, le liquide laiteux qui jaillissait se déposait sur vos seins généreux livrés à la vue d’une matrone qui se faisait sodomiser par un esclave noir. Ce tableau, qui fut pour moi une d’une félicité redoutable m’a hanté une partie de la nuit. J’ai rêvé que Claude me pourchassait et m’attachait sur un divan, vous arriviez avec un esclave qui se couchait sur moi en vous présentant un phallus énorme que vous enfourchiez allègrement. Vous vous transformiez alors en Gorgone d’épouvante pour nous figer pour l’éternité.

Lui : assez, c’est nul !

Elle : je te rappelle que nous avions dix-sept ans, les cours de latin avec monsieur Ridungue étaient nos cours favoris, il nous faisait lire Catulle, tu te souviens de ses invectives de César ?

Lui : non !

Elle : (elle déclame) Timentque Galliae hunc, timent Britanniae.

     Quid hunc malum fouetis ? aut quid hic potest,

                               Nisi uncta deuorare patrimonia ?

Lui : je vois, vous étiez une bande d’obsédés sexuels, nous, ce sont les résultats des matchs de rugby qui nous passionnaient.

Elle : bon ça ne sert à rien de nous disputer, nous ferions mieux d’étudier ce dossier, c’est pour ça que nous sommes là, ce n’est pas pour nous raconter nos histoires de lycée !

Lui : d’accord. (Il sort alors une sacoche de cuir qui était restée masquée par la chaise et en retire un dossier bleu, il contient un feuillet relié de dix pages blanches. Il semble lire une écriture invisible pour nous.) Le procès a eu lieu en décembre, Jean a été condamné à passer l’éternité à Trieste dans le neuvième cercle, nous devons considérer l’ensemble des accusations et des preuves en notre possession pour préparer sa défense s’il décide de faire appel de la sentence. Je te rappelle les faits.

Elle : je les connaît !

Lui : je sais mais il est préférable de nous situer dans le cadre des débats et de procéder selon la règle.

Elle : d’accord.

Lui : je reprends. (Il énonce alors des faits terribles que nous ne saurions détailler. Pour la compréhension du lecteur il faut savoir que Jean a été condamné à mort par un tribunal du Texas pour un crime odieux et qu’il a été exécuté par injection létale sans qu’il soit possible à ses avocats de faire quoi que ce soit. Là nous sommes obligés de dévoiler ce que vous aviez peut-être déjà compris. Nous sommes dans un état intermédiaire des enfers, le corps de Jean n’a pas encore été consumé, il se débat dans les eaux boueuses du Styx dans le cinquième cercle, son âme reste en sursis. Les deux victimes de Jean, qu’Elle et Lui représentent ont quelques heures pour reprendre le dossier avant que la sentence définitive ne soit prononcée.)

Lui : (plutard) Vous n’êtes pas obligé de m’aimer. Je vous demande juste de me respecter. Pour moi, pour l’être humain que je suis, pour votre mère. C’est quelqu’un de bien, qu’il est naturel d’aimer. Je vous souhaite de rencontrer quelqu’un comme elle dans votre vie, à toi aussi Emmanuelle, je te souhaite de rencontrer quelqu’un comme elle. C’est comme si elle avait toujours été là au fond de moi, ce n’est pas donné à tout le monde de rencontrer cette autre qui a toujours été en vous. C’est très précieux, je n’y renoncerai pas.

Elle : Tu radote, comme d’habitude, il n’est pas question de céder quoi que ce soit sur le principe, nous instruisons notre propre affaire. Je te rappelle que nous sommes les victimes. Ce salaud de Jean n’avait rien à faire dans le quartier, il n’y avait aucune raison qu’il nous surprenne. Cette affaire n’aurai jamais dû arriver.

Lui : Je sais, les règles étaient claires. Pas d’interférence dans nos vies familiales.

Elle : Il n’y avait aucune issue, nous le savions tous les deux, notre amour était désespéré, même si nous passions de très bons moments ensemble il n’était pas question de changer notre mode de vie.

Lui : Et pourtant, c’est arrivé. Je me souviens de son regard absent. Je n’ai pas eu peur, même quand il a sorti le révolver et qu’il l’a pointé sur moi. Je me suis dit que jamais il ne tirerait…

Elle : Quand j’ai entendu le coup de feu j’ai cru qu’il s’agissait d’un pétard, je ne me suis pas méfiée un instant.

Lui : (il déclame) Le bitume anthracite est comme une flaque opaque de sang, il laisse une solide marque dans la chair meurtrie. Le sol s’anime, tourne, mobile dans une course entravée de chocs, de cris, de sons stridents. Tout va si vite. Des images s’impriment : un rétroviseur, le flanc blanc d’une automobile, l’angle rond d’une poignée de bicyclette, d’un rayon de roue, d’un morceau noir de garde boue. Le bruit encore, un brouhaha. Sonné, il se roule sur son imper noir, là, au bord du boulevard. Il entend une dame crier, elle a un long manteau gris. « Le pauvre monsieur, le pauvre ! » Elle s’avance à le toucher. Il la rassure, se rassure, les os ont résistés…

Elle : encore une digression, comment veux-tu que nous avancions !

Lui : je crois que je n’ai pas envie de sauver ce falot de Jean, il n’a qu’à assumer l’horreur de son acte et se consumer éternellement dans le septième cercle avec ses semblables plongés dans le fleuve du sang bouillant de leurs victimes !

Elle : Je te comprends mais nous nous sommes engagés, il n’est pas question de reculer ! Prenons les faits : Jean surprend les amants, il les abats à bout portant, comment lui trouver des circonstances atténuantes ! Je sais il s’était épris de la fille, et il haïssait le garçon, son avocat a bien plaidé le crime passionnel mais je jury a balayé cet argument, la froideur, la précision du geste démontrent qu’il avait prémédité son acte.

Lui : alors que dire pour sa défense ?

Elle : Rien, il n’y a rien a dire !

Lui (avec un certain plaisir) : COUPABLE !

Et Pete Oblio chante The Cosmic Sailor ; à fond !

Ainsi se fini en queue de poisson la poursuite effrénée du bonheur dans cet enfer de pacotille doré !

For seasons in the sun!

Elle : (elle déclame) Le regard tordu de la mort lui donne une figure de clown triste. Les hommes penchés sur leur image se noient dans la crème fouettée de l’ironie de leur destin !

Lui : Ah ! On est bien avancé maintenant !

Elle : Fin

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